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Feux de forêt : agir au lieu d’attendre

mardi 6 octobre 2015

par Serge Rezvani

Copyright Le Monde du 22/08/2003

" En 1979, le feu avait détruit une bonne partie de la commune de La Garde-Freinet. Sous le coup d’un grand désespoir, j’avais envoyé au Monde un texte où je disais ma colère d’avoir vu brûler les collines des Maures ainsi que les terres qui entourent ma maison.

J’en donnais les causes, et j’expliquais comment il est possible de préserver ces forêts... à condition de privilégier la prévention plutôt que de se fier à l’intervention quasi militaire de la lutte " à chaud ". Car nul n’ignore que le mistral fait ce qu’il veut d’un feu qui ne manque pas d’aliment. Depuis ce dernier grand feu, plus de vingt ans ont passé ; la forêt s’est reconstituée... en apparence. Bien sûr, les chênes-lièges, en premier, ont très vite repris vie, tout comme certains pins parasols. De nombreux chênes blancs et les chênes verts ont cicatrisé leurs brûlures... bien qu’avec le temps ces cicatrices aient pourri les arbres de l’intérieur, les rendant fragiles quoique sains en apparence. Le maquis a de nouveau envahi les pentes ; pour quelqu’un qui ne connaît pas cette nature si particulière, ce drame, maintenant ancien, semble oublié.

Et voilà que ce feu a eu lieu cette année dans les Maures. Le peu resté intact demeurera en danger jusqu’aux premières pluies. Et si ce n’est cette année, ce sera l’an prochain que nous subirons l’ultime sinistre attendu !

Mais alors, que faire ?

Eh bien oui, il faut faire, et non attendre avec une vigilance inquiète les flammes qui, assurément, viendront embraser ce bûcher que la relative somnolence des hommes a préparé et, je peux dire, entretenu en refusant de s’y attaquer franchement pendant les mois humides d’automne, d’hiver et de printemps.

Nous devons savoir que le feu est un phénomène aussi ancien que la forêt méditerranéenne. Sans lui, et l’éternel retour des flammes, les chênes-lièges, par exemple, n’auraient pas développé l’enveloppe ignifuge qui les revêt, ni les pins parasols les plaquettes sauteuses de leur écorce.

Chaque arbre de cette forêt, , chaque buisson connaît le feu, si bien que chaque espèce de cette végétation méditerranéenne a développé une stratégie pour s’en garantir ou renaître avec une apparente vigueur après qu’il est passé. Sauf...sauf que, d’année en année, cette forêt s’appauvrit, se transformant soit en maquis, soit en une multiplication de résineux à la pousse rapide, et donc plus inflammables que les bois durs à la pousse lente, tels que le chêne vert, le chêne blanc ou le chêne rusquier producteur de liège.

Si cette forêt a réussi à parvenir jusqu’à nous, c’est que, pendant des millénaires, les habitants de ces régions en vivaient et surtout se chauffaient avec les bois d’abattage, de charbonnage, les bois morts, les pommes de pin et les fagots, que de sévères lois répartissaient au gré des saisons entre les riches et les pauvres, les uns décidant des coupes, les autres glanant jusqu’à la moindre brindille soit pour se chauffer, soit pour en vendre les fagots. Ainsi, il faut le dire, la vulgarisation du chauffage au fuel porte une responsabilité majeure dans le lent encombrement des sous-bois par les branches mortes, les pommes de pin ou les arbres tombés. Ce " salissement " de la forêt méditerranéenne en est donc une des principales conséquences, mais pas la seule. Bien sûr, on évoque après chaque catastrophe les fameux " érémistes " ou les prisonniers que "l’on devrait mettre à la tâche" pour débroussailler et faire le ménage de ces vastes collines... ce qui est une pure absurdité. Tous les érémistes de France n’y suffiraient pas. Et on peut remercier les harkis et les fils de harkis que l’on voit à longueur d’année débroussailler les bords des pistes et des routes pour donner l’illusion bienvenue d’un relatif entretien - ce qui, bien sur, embellit le paysage mais ne met absolument pas hors de danger le reste plus épais et parfaitement inaccessible de la forêt.

Alors que faire ? Ce qu’ont toujours fait les habitants de ces régions, qui, non seulement ramassaient tout ce qui pouvait les chauffer, mais, en plus brulaient régulièrement les pentes de leurs forêts pendant les périodes pluvieuses de l’année.

Il y a encore un demi-siècle, on pouvait voir les propriétaires de ces bois se réunir les soirs humides et mettre judicieusement le feu à des collines entières qui lentement étaient parcourues par un feu de bois morts ou de bois pourris, et même de maquis, ce qui donnait une garantie qu’au prochain été le feu serait privé de ses aliments. En un mot, la logique simple des hommes simples répondait par avance à la logique absurde de l’homme prétendument " intelligent" qui préfère sévir avec des moyens techniques ultramodernes, mais souvent disproportionnés, face à l’ouragan incontrôlable d’un mistral de flamme qu’une forêt "sale" et encombrée de bois morts alimente jusqu’à ce qu’il finisse par buter contre la mer. Voilà comment les forestiers des Maures luttaient par avance contre la destruction de leurs forêts. ils nommaient ces feux d’hiver " le petit feu ". Et c’est bien grâce à ces feux controlés que la forêt méditerranéenne existe encore.

Evidemment, comme je l’ai dit, l’utilisation du fuel et le peu d’intérêt que l’on apporte au bois de ramassage font que ces feux d’hiver seraient aujourd’hui beaucoup plus violents, même par temps humide. Mais, bien contrôlés par les corps de pompiers inactifs la plupart du temps hors des saisons chaudes, ces feux seraient les alliés des hommes et non cet ennemi allié du mistral et de ces pyromanes imbéciles que la médiatisation des sinistres ne peut qu’exciter. Autre méthode ancestrale interdite aujourd’hui, il y avait aussi le " contre-feu ", qui consistait à allumer en aval de l’incendie un rang de feu contrôlé que l’on lançait en quelque sorte contre le front de flammes. Ce qui avait pour conséquence de priver la tornade enflammée de l’aliment nécessaire à sa progression, tout en produisant un effet de souffle qui, par le heurt d’un feu contre un autre, " suicidait " en quelque sorte l’incendie à l’instant.

C’est un art pratiquement perdu aujourd’hui, qui ferait de son utilisateur un criminel... que cette fois je ne me priverais pas d’être si, de nouveau, comme naguère, le feu fonçait sur ma maison des bois."

SERGE REZVANI est écrivain.

Copyright Le Monde du 22/08/2003